Tempête

Publié le


« En avant des îles la mer s'étalait dans un calme lourd. Je m'arrêtais maintes fois à la regarder du sommet des croupes quand j'étais très haut; les jours de calme, les navires n'avançaient presque pas, je pouvais voir la même voile trois jours durant, petite et blanche comme une mouette sur l'eau. Toutefois, pour peu que le vent tournât, les montagnes dans le lointain pouvaient quasiment disparaître, un orage se formait, une tempête de surcroît, un spectacle dont j'étais spectateur. Tout était enveloppé de fumée. La terre et le ciel se confondaient, la mer s'ébattait en danses aériennes contorsionnées, formait des hommes, des chevaux et des drapeaux déchiquetés.  J'étais à l'abri sous une roche en surplomb et m'imaginais toutes sortes de choses, mon âme était tendue. Dieu sait, pensais-je, de quoi je suis témoin aujourd'hui, et pourquoi la mer s'ouvre devant mes yeux? Peut-être qu'en ce moment je vois l'intérieur du cerveau de la terre, le travail qui s'y fait, comme tout y bout! Esope [le chien] était inquiet, de temps à autre il levait le museau en l'air et flairait, dans une sorte de malaise atmosphérique, frémissant, les jambes sensibles; comme je ne lui parlais pas, il se couchait entre mes pieds et fixait la mer comme moi. Et pas un appel, pas un mot humain ne s'entendaient nulle part, rien, mais seulement ce lourd murmure autour de ma tête. Là-bas, très loin, il y avait un récif, il était là tout seul; quand la vague montait en chancelant le long de ce récif elle se cabrait comme une folle spirale, non, comme un dieu marin qui se dressait, tout mouillé, et regardait le monde, s'ébrouant si bien que ses cheveux et sa barbe formaient une roue autour de sa tête. Puis il replongeait dans le ressac.»

Knut Hamsun, "Pan", 1894.


Publié dans Nature

Commenter cet article