Le crépuscule des dieux

Publié le par Juliette

crepuscule
   

 

« Alors Ganglari dit : « Qu'y a-t-il à dire du Ragnarök? Je n'en ai jamais entendu parler jusqu'ici. »

 

Hár dit : « Il y a beaucoup de choses, et grandes, à en dire. D'abord, qu'il arrivera un hiver qui s'appelle fimbulvetr (Formidable Hiver). Alors, des tourbillons de neige tomberont de toutes les aires du vent. Il y aura froid rude et vents mordants, et le soleil ne luira point. Il y aura trois hivers à la file, et pas d'été entre-temps. Mais d'abord viendront les trois autres hivers où il y aura grandes batailles dans le monde entier. Alors, les frères s'entre-tueront par appât du lucre, et nul n'épargnera son père ou son fils en fait de meurtre ou d'inceste. [...] Puis arrivera quelque chose d'extrêmement remarquable : le loup avalera le soleil, et les hommes découvriront que cela leur est d'un grand préjudice. L'autre loup avalera la lune, et cela aussi sera d'un grand détriment. Les étoiles disparaîtront du ciel. Il faut aussi mentionner que le sol et toutes les montagnes trembleront tant, que les arbres seront déracinés, que les monts s'effondreront et que toutes les chaînes, tous les liens se briseront et seront arrachés. Le loup Fenrir se détachera. La mer déferlera sur la terre car le serpent de Midgardr se retournera dans sa fureur de géant et montera à terre. Là-dessus se détache le navire qui s'appelle Naglfari ; il est fait des ongles des morts et il vaut la peine de faire savoir que si un homme meurt sans qu'on lui ait coupé les ongles, il donne beaucoup de matière au bateau Naglfari, dont les dieux et les hommes voudraient bien qu'il n'eût pas été construit. Mais dans cette houle, Naglfari sera mis à flot. Le géant qui le dirige s'appelle Hrymr. Le loup Fenrir va, gueule béante, la mâchoire inférieure contre la terre, la supérieure contre le ciel. Il béerait plus encore s'il en avait la place. Le feu jaillit de ses yeux et de ses naseaux. Le serpent de Midgardr crache du venin, fomentant des tourbillons par les airs et dans les eaux, hideux à voir et voyageant aux côtés du loup. Dans ce fracas, le ciel s'entrouvre et les fils de Muspell arrivent chevauchant. Surtr vient en tête, précédé et suivi de feu ardent. Son épée est excellente et elle brille, plus claire que le  soleil. Quand ils traversent Bifrost, le pont se brise. [...] Les fils de Muspell se rendent à la bataille dans une plaine qui s'appelle Vígrídr. Y arrivent également le loup Fenrir et le serpent de Midgardr. Loki s'y trouve aussi, ainsi que Hrymr et avec lui tous les Thurses du givre; accompagnent Loki tous les guerriers de Hel, mais les fils de Muspell ont leur propre ligne de bataille, violemment lumineuse. La plaine Vígrídr est de cent milles au carré. Quand ces événements arrivent, Heimdallr se lève et souffle de toutes ses forces dans Gjallarhorn. Il appelle tous les dieux et ils tiennent conseil. Alors, Ódinn chevauche jusqu'à la source de heimdalMímir et lui demande conseil, pour lui et son armée. Le frêne Yggdrasill tremble, et nulle créature n'est sans crainte dans le ciel et sur la terre. Les Ases et tous les einherjar revêtent leur armure et s'avancent à la bataille sur la plaine. En tête, chevauche Ódinn, en heaume d'or et belle broigne, avec sa lance qui s'appelle Gungnir. Il marche à la rencontre du loup Fenrir. Il a Thórr à ses côtés, mais Thorr ne peut pas l'aider, car il a suffisamment à faire à se battre contre le serpent de Midgardr. Freyr va se battre contre Surtr et il y a rude mêlée avant que Freyr tombe ; la cause de sa mort, c'est qu'il lui manque la bonne épée q u'il a donnée à Skirnir. S'est également détaché le chien Garmr, enchaîné au-dehors de Gni pahellir ; c'est un monstre malfaisant qui n'a pas son pareil. Il lutte contre Týr et ils s'entre-tuent. Thórr occit le serpent de Midgardr et fait neuf p as, puis il tombe à terre, mort, tué par le venin que le serpent a vomi sur lui. Le loup engloutit Ódinn. C'est sa mort. Mais dans l'instant qui suit, Vidarr se précipite et écrase d'un pied la mâchoire inférieure du loup. A ce pied, il porte la chaussure que, depuis toujours, les temps ont fabriquée : ce sont les lamelles que l'on coupe aux chaussures aux talons et aux orteils : il faut jeter ces languettes si l'on veut venir à l'aide des Ases. D'une main, il saisit la mâchoire supérieure du loup et lui arrache la gueule : ce sera la mort du loup. Loki se bat contre Heimdallr et ils s'entre-tuent. Puis Surtr projette du feu sur la terre et consume tous les mondes. »

 

(Gylfaginning, chap.51)

 

 

Le retour des anciens jours

 

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Est-ce la fin absolue? Non, et voici le plus émouvant. Cette mort ne va pas sans transfiguration, une résurrection suit cette apocalypse :

« Le temps va ramener l'ordre des anciens jours. »

Aux Scandinaves du monde viking, comme à tout l'héritage indo-européen, le néant était inadmissible. Sur des plaines vertes, Vie et Vivace, merveilleusement épargnés par le cataclysme à l'ombre d'Yggdrasill, retrouvent un nouveau soleil et Baldr, tandis que les seuls dieux bons, revenus, découvrent dans l'herbe, intactes, leurs tables d'or :

 

Hár dit : « Alors la terre sortira de la mer et elle sera verte et belle, et les champs porteront des fruits sans avoir été ensemencés. Vidarr et Váli vivront. Eux, la mer ni Surtr ne leur auront fait de mal et ils habiteront à Ídavöllr, là où était Ásgardr autrefois. Y viendront ensuite les fils de Thórr, Módi et Magni, et ils auront Mjölnir. Ensuite viendront de Hel Baldr et Hödr ; ils s'assiéront tous ensemble et converseront, se rappelant leurs runes et racontant les événements d'autrefois, sur le serpent de Midgardr et sur le loup Fenrir. Alors, ils trouveront dans l'herbe les tables d'or qui avaient appartenu aux Ases. [...] Mais en un lieu qui s'appelle Abri de Hóddmímir, deux être humains ont échappé au feu de Surtr en se cachant - ils s'appellent Líf et Lífthrasir (Vie et Vivace) et ils se sont nourris de la rosée du matin ; ils auront une telle descendance que tous les mondes seront peuplés [...]. Il pourra bien te sembler merveilleux que Sól ait eu une fille, aussi belle qu'elle, et elle marchera sur les traces de sa mère. »

 

(Gylfaginning, chap.53)


 

L'Edda poétique, Textes présentés et traduits par Régis Boyer

 

 


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