Un sauvage

Publié le par Juliette

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«  — C'est plus fort que moi, expliqua Lévine. Tâche de te mettre à ma place, regarde les choses de mon point de vue, d'homme habitué à la campagne. Là-bas, nous tâchons d'entretenir nos mains en état de nous servir ; nous coupons nos ongles, nous retroussons nos manches. Ici, les hommes laissent exprès croître leurs ongles ; et pour être bien sûrs de ne pas se servir de leurs mains, ils s'accrochent aux poignets des soucoupes en guise de boutons de manchettes.

  Stépan Arkadiévitch sourit gaiement :

 — Eh, que veux-tu ? Cela prouve qu'ils n'ont pas besoin de se livrer à quelque travail grossier. Chez eux, c'est l'esprit qui travaille...

 — Peut-être. Mais pour moi, c'est étrange. De même je trouve bizarre qu'alors que les habitants de la campagne s'efforcent de manger le plus vite possible, afin de se remettre à leur besogne, toi et moi nous tâchions de rester à table le plus longtemps possible sans nous rassasier. N'est-ce pas pour cela que nous mangeons des huîtres ?

 — Certes. Mais tel est justement le but de la civilisation : transformer tout en plaisir.

 — Eh bien, si c'est là le but de la civilisation, je préfère être un sauvage. »

 

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Léon Tolstoï, Anna Karénine,  Анна Каренина, 1877.

 

 


Publié dans Homme

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