Tournoyer

Publié le par Juliette

marguerite

 

« L'homme pensait et pense encore en images. Mais à présent, celles-ci n'ont guère de valeur émotionnelle. Nous voulons toujours une « conclusion », une fin, nous voulons toujours arriver, dans notre processus mental, à une décision, à une finalité, à un point final. Cela nous inspire un sentiment de satisfaction. Notre conscience mentale n'est que mouvement en avant par étapes, tout comme nos phrases, et chaque point final est une borne qui marque notre « progrès » et notre arrivée quelque part. Ainsi cheminons-nous, car notre conscience mentale s'active dans l'illusion qu'il y a un but à atteindre, un but à la conscience. Or, évidemment, il n'y en aucun. La conscience est sa propre fin. Nous nous torturons pour arriver quelque part, et quand nous y arrivons, c'est nulle part, car il n'y a nulle part où aller.

 

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Tant que les hommes ont conçu le coeur ou le foie comme siège de la conscience, ils n'ont eu aucune idée de cette incessante progression de la pensée. Pour eux, une pensée était l'accomplissement d'un éveil de la conscience sensible, un phénomène de cumul et d'intensification dans lequel la sensation s'approfondissait en sensation consciente jusqu'à un sentiment de plénitude. Une pensée accomplie était un coup de sonde dans les profondeurs, comme un maelström, d'une certitude émotionnelle, et au tréfonds de ce maelström d'émotion, le précipité se formait. Une pensée n'était pas une étape dans un voyage. Il n'y avait pas de chaîne logique à tirer maillon par maillon.

 

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Ces considérations devraient nous aider à comprendre la méthode prophétique du passé, ainsi que la méthode oraculaire. Les anciens oracles n'étaient pas supposés dire quelque chose qui correspondît parfaitement à l'enchaînement des faits. Ils étaient censés livrer un ensemble d'images et de symboles d'une réelle valeur dynamique, destiné à ajuster, à régler la conscience émotionnelle du consultant, qui, méditant ces images et ces symboles, les faisait tournoyer de plus en plus vite, jusqu'à ce que la précipitation s'accomplisse enfin, à partir d'un état d'intense absorption émotionnelle - ou bien, comme nous le dirions aujourd'hui, jusqu'à ce qu'une décision surgisse. En fait, nous n'agissons pas autrement en état de crise. Quand nous devons prendre une décision de réelle importance, nous nous retirons en nous-mêmes, nous méditons et méditons tant et tant que les émotions profondes se mettent à travailler, à tournoyer ensemble, tournoyer, tournoyer jusqu'à ce qu'un centre se forme, et que nous « sachions quoi faire ». Le fait qu'aucun politicien, de nos jours, n'ait le courage de suivre cette méthode intensive de « pensée » est la raison de l'indigence absolue du sens politique actuel. »

 

D.H. Lawrence, Apocalypse, 1929.

 

 


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