La sélection intra-espèce

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« Mentionnons, en relation avec les combats entre rivaux, un fait qui, particulièrement surprenant, voire paradoxal, frappe souvent le profane, et qui aura la plus grande importance pour la suite de nos réflexions : la sélection purement intraspécifique produit à l'occasion des formes, des comportements, qui non seulement manquent de toute valeur adaptive, mais peuvent même nuire directement à la conservation de l'espèce. C'est pour cela que j'ai tellement souligné, au paragraphe précédent, que la défense de la famille - qui est une forme de confrontation avec le milieu extra-spécifique - a produit la lutte entre rivaux, et celle-ci, à son tour, les mâles guerriers. Mais si c'est la rivalité sexuelle seule qui sélectionne dans une certaine direction, sans que les exigences du monde extérieur jouent dans l'intérêt de l'espèce, il peut y avoir parfois une production de formes bizarres, parfaitement inutiles à l'espèce en tant qu'espèce. La ramure du cerf, pour donner un exemple, a été exclusivement développée au service de la lutte entre rivaux; un individu à qui elle fait défaut, n'a pas la moindre chance d'avoir des descendants. Mais comme tout le monde le sait, en dehors de cela, la ramure ne sert à rien. Contre les bêtes féroces, les cerfs mâles se défendent uniquement avec leurs sabots, jamais avec leur ramure. [...]


La sélection sexuelle effectuée par la femelle peut avoir le même effet que la lutte entre rivaux. Chaque fois que nous voyons, chez le mâle, une profusion extrême de plumes multicolores, des formes bizarres etc, nous pouvons suspecter les mâles de ne plus combattre : c'est la femelle qui a le dernier mot dans le choix de l'époux; le mâle n'a aucun "recours" contre sa décision. Les paradisiers, le combattant, l'argus, le canard mandarin, illustrent bien cette situation. La poule faisane de l'espèce argus réagit aux grandes rémiges, splendidement ocellées, du coq qui les étale devant elle en faisant sa cour. Ces ailes sont si énormes que le coq ne peut presque plus voler, mais plus elles sont grandes, plus elles excitent la poule. Le nombre de descendants engendrés par le coq pendant un certain laps de temps est directement proportionnel à la longueur de ses rémiges. Même si, sous un autre aspect, leur développement extrême lui fait tort - il sera peut-être mangé plus tôt par une bête féroce qu'un rival aux caractères sexuels secondaires moins exagérés - il laissera derrière lui autant, si ce n'est plus, de descendants que ce dernier; c'est pourquoi la capacité de développer des plumes pectorales énormes se conservera, à l'encontre de son intérêt pour la conservation de l'espèce. [...] Mais l'évolution de l'argus s'étant une fois pour toutes engagée dans cette voie sans issue, les oiseaux de cette espèce ne trouveront jamais la solution raisonnable et ne se décideront jamais à arrêter ce non-sens.


[...] Dans le règne animal et végétal il y a naturellement, à côté d'adaptations appropriées, des choses peu pratiques, bien que pas assez désavantageuses pour que la sélection naturelle puisse les éliminer. Mais la situation que nous venons de décrire est bien différente : là ce n'est pas la sélection - juge sévère de ce qui est conforme au but et de ce qui ne l'est pas - qui aurait "fermé les yeux" pour laisser passer une construction de deuxième rang; non, c'est elle-même qui a mené dans cette voie sans issue! Pareille mésaventure arrive toujours quand la sélection se fait uniquement par la concurrence des congénères à l'intérieur de l'espèce sans rapport avec le milieu extra-espèce.

Mon maître, Oskar Heinroth, avait l'habitude de dire en plaisantant : « A côté des plumes du faisan Argus, le produit le plus stupide de la sélection uniquement intra-espèce est, en Occident, le rythme de travail de l'homme civilisé. » L'existence sans répit dans laquelle s'est précipitée notre humanité industrialisée et commercialisée fournit, en effet, un excellent exemple d'une évolution, oeuvre exclusive de la concurrence entre congénères et qui manque son but. les hommes d'aujourd'hui souffrent de la maladie des managers, d'hypertension artérielle, d'atrophie rénale et d'ulcères d'estomac; ils sont torturés par des névroses, ils retombent à l'état de barbarie parce qu'il ne leur reste plus de temps pour des intérêts d'ordre culturel. Et tout cela peut être évité; rien ne les empêche, en fait, de s'arranger entre eux pour travailler dorénavant un peu plus lentement. Théoriquement au moins car, dans la pratique, ils ne s'en passent pas plus facilement que les faisans argus de leurs longues plumes.


Pour des raisons faciles à comprendre, l'homme est tout particulièrement exposé aux effets néfastes de la sélection intraspécifique. Comme aucun être avant lui, il s'est rendu maître de toutes les puissances hostiles du milieu extra-espèce. Après avoir exterminé l'ours et le loup, il est devenu à présent effectivement son propre ennemi : homo homini lupus, comme dit le dicton latin.»

Konrad Lorenz, "L'agression. Une histoire naturelle du mal", (titre original " Das sogennante Böse zur Naturgeschichte der Agression", 1963).


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