L'abîme

Publié le par Juliette

Courbet1661

« Il n'était pas jaloux. La jalousie, selon lui, était une offense à la femme, et il fallait avoir confiance. Pourquoi fallait-il avoir confiance, c'est-à-dire avoir l'assurance complète d'être toujours aimé de sa femme, il ne se le demandait pas ; mais il ne ressentait pas de méfiance, c'est pourquoi il avait confiance et se disait qu'on doit en avoir. Et maintenant, bien que sa conviction fût que la jalousie est honteuse et que la confiance est nécessaire, il se sentait en face d'une situation illogique, embrouillée et ne savait que faire. Il était en face de la vie ; il envisageait la possibilité que sa femme en aimât un autre, et cela lui semblait un fait incohérent et incompréhensible, parce que c'était la vie elle-même.

 

 

 

 


 

courbetAlexis Alexandrovitch avait toujours vécu et travaillé dans les sphères de l'administration, où l'on ne rencontre qu'une vie factice ; et chaque fois qu'il se heurtait à la vie elle-même, il s'en écartait. Maintenant il éprouvait un sentiment semblable à celui qu'éprouvait un homme qui, d'ordinaire, franchit un abîme sur un pont et, tout à coup, s'apercevrait que ce pont est détruit et que l'abîme est à ses pieds. L'abîme c'était la vie elle-même ; le pont, cette vie artificielle que vivait Alexis Alexandrovitch. Pour la première fois, se présentait à lui la possibilité que sa femme aimât quelqu'un et cette idée l'effrayait. »

 

 

Léon Tolstoï, Anna Karénine,  Анна Каренина, 1877.

 


Publié dans Vie

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