Le Treizième

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« Ils sont tous là tous les douze installés autour de la chaudière. Pas de petits-maîtres ni de jolis coeurs, ni de grippe-sous à face parcheminée, ni de hobereaux béats et pleutres ; mais de rudes gaillards dont la renommée n'est pas près de s'éteindre en Värmland, des Cavaliers, Cavaliers du matin au soir, officiers de fortune, nobles ruinés, aventuriers et fiers bohèmes. Ces hommes fameux savaient tous jouer d'un ou de plusieurs instruments ; ils étaient tous aussi riches en proverbes, joyeux propos et gais refrains, que la fourmilière en fourmis.


[...] Ces onze hommes avaient tous laissé derrière eux leur jeunesse. Mais il y en avait un douzième dont les trente ans venaient à peine de sonner et qui possédait la vigueur du corps et de l'âme : Gösta Berling, le Cavalier des Cavaliers, à lui seul plus orateur, plus chanteur, plus musicien, plus chasseur, plus buveur et plus batailleur que tous les autres.

Regardez-le : il grimpe à la tribune. Les ténèbres du toit descendent sur lui comme de lourds festons, et sa tête aventureuse ressort en pleine lumière dans ce sombre chaos. Il parle avec un profond sérieux :
— Cavaliers et frères, minuit approche. Il est temps de boire à la santé du treizième!
— Mais, petit frère Gösta, s'écrie le patron Julius, nous ne sommes que douze à table!
[...]— Eh bien, s'écria Gösta, ce treizième je l'appelle, puisque je me suis levé pour lui porter un toast! D'où qu'il vienne, des profondeurs de la mer, des entrailles de la terre, du ciel ou de l'enfer, je l'appelle!


À ces mots, il se fit un bruit sourd dans l'énorme fourneau : la porte s'en ouvrit et le treizième apparut. Longue queue, sabots de cheval, cornes à tête, barbiche pointue, un corps de faune, le treizième s'avança, et les Cavaliers, dont l'ivresse avait déjà mis l'esprit en déroute, poussèrent un cri et sautèrent sur leurs pieds. Mais Gösta Berling, pris d'une joie délirante, s'écria:
— Il est venu, le treizième! Je bois au treizième!

[...] Et Gösta le salue en ces termes :
— Altesse, nous vous avons longtemps attendu ici, à Ekebu, car c'est apparemment le seul paradis qui vous soit ouvert. On y vit sans semer ni filer. Ici les alouettes toutes rôties vous tombent dans la bouche ; ici, la bière amère et l'eau-de-vie sucrée coulent à flots intarissables. Vous le voyez, Altesse, nous sommes douze, douze comme les dieux olympiens, comme les chevaliers du roi Arthur, comme les paladins de l'empereur Charlemagne - douze comme les douze oiseaux divins de la verte couronne d'Ygdrasil. Que dis-je? Nous avons été ces paladins, ces chevaliers, ces olympiens, ces divins oiseaux. Voici Thor, et voici Jupiter. Que de crinières de lions sous ces peaux d'ânes! Quand nous y buvons, la forge est l'Olympe, et l'aile du manoir le Walhalla. Mais nous n'étions pas au complet. Il en fallait un treizième, le traître, le félon, la malin, l'ennemi des dieux, le géant Loke! »

Selma Lagerlöf, "La légende de Gösta Berling", (titre original : Gösta Berling Saga, 1891.)



Publié dans Mythologie

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