Le Destin et les Nornes

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La structure primordiale
de toutes choses : Orlög, Wyrd et Nornes


Bien que dans nos vies, notre volonté soit libre, nous sommes tous soumis à l'Orlög, c'est-à-dire à la combinaison d'événements, de structures et de choses — toute chose qui a jamais été — qui tendent à créer ce qui est maintenant le présent. Tout ce qui a pu être, même le plus minime, l'événement semblant le plus insignifiant, comme la chute d'une feuille il y a des millions d'années, est codé dans ce qui crée le "maintenant". Car, si tout événement avait été autrement qu'il ne l'a été, alors le présent ne serait pas exactement tel qu'il est, quelqu'infime que soit la différence. L'Orlög peut se traduire grossièrement par "Destin". Le mot Orlög incorpore le mot Ør, qui est relié au nom de la deuxième rune, Ur, signifiant "primordial", et le mot lög, qui signifie "lois" ou "couches". Ainsi le mot complet signifie "lois primordiales" ou "couches primordiales". Les lois humaines sont la structure sous-jacente sur laquelle la société opère, et dans le monde naturel, l'idée humaine de loi a été utilisée pour décrire les principes sous-jacents sur lesquels l'univers fonctionne. En tant que couches primordiales, ces principes ou lois naturels reposent sous la surface apparente des choses et sont leur réalité interne. Mais, bien que l'Orlög soit parfois traduit par "destinée" il n'y a pas, dans la tradition nordique, d'inférence de prédestination ou de fatalisme. Chaque personne possède la faculté créatrice de libre arbitre. Les seules contraintes affectant ce libre arbitre sont les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons, incluant les influences cycliques du temps qui sont étudiées par l'Astrologie et la Chronomancie. Cette combinaison d'événements, de personnes et de choses compose notre propre Wyrd — ou Destin — personnel. Mais naturellement, nous pouvons transcender ce destin par nos propres actions personnelles.

Par exemple, notre culture actuelle est le résultat de son propre Orlög, chaque influence agissant sur elle créant ce qu'elle est aujourd'hui. Pour communiquer par écrit, nous utilisons l'alphabet romain et des nombres qui dérivent à l'origine des mathématiques indiennes. Tous ceux là ont une origine et un développement historique spécifiques, et sont en usage aujourd'hui en raison d'une combinaison de facteurs historiques et fonctionnels.
[...] Le mot wyrd est directement relié à l'allemand moderne werden, qui signifie "devenir", et bien qu'il soit impossible de comprendre intellectuellement le Wyrd, ses multiples éléments sont souvent visualisés comme un tissu ou une matière tissée composée de multiples fils disparates. Même le mot wyrd est relié aux mots vieux-haut-allemands wirt et wirtel, signifiant "fuseau". De nombreuses cultures considèrent traditionnellement que les actions de filer avec un fuseau et de tisser sur un métier sont reliées allégoriquement ou magiquement avec le temps et la destinée. Filer est un acte de création dans lequel les fibres de laine ou de lin désordonnés et inutilisables sont transformés en fils ordonnés et utilisables. Deux instruments sont nécessaires pour filer : le fuseau et la quenouille. Le fuseau est tourné pour filer et la matière filée est rassemblée sur la quenouille. Clairement, la rotation du fuseau établit un parallèle avec le mouvement apparent des cieux étoilés en rotation au-dessus de la terre. Dans le Nord, où le phénomène est aisément observé, le fileur a été ésotériquement associé aux cieux, et, par association, aux saisons. Le fuseau tournant, comme le moulin, est un modèle de l'univers. Il opère avec un mouvement cyclique rythmique de va-et-vient d'où s'étire un fil ininterrompu, symbolisant le continuum d'existence éternelle. Le fuseau des cieux, autour duquel les étoiles ont l'air de tourner, est marqué par l'Étoile polaire. Elle est connue sous différent surnoms comme l'Étoile-phare, Le Clou de Dieu et l'Ombilic/Omphalos. C'est l'étoile-guide des navigateurs de jadis, en fonction de laquelle les jardiniers de L'Est-Anglie¹ traditionnelle orientaient encore leurs rangées de semences à l'époque des semis.


En tant qu'image du cosmos, le fuseau et la quenouille  sont consacrés à la déesse Frigg et aux nornes. la  Quenouille de Frigg est le nom traditionnel nordique des trois étoiles, qui forment ce que l'on appelle aujourd'hui la Ceinture d'Orion, avec leurs noms arabes, Anilam, Alnitak et Mintaka. [...] Filer était aussi relié avec l'écoulement du temps en général. En effet, cette action est l'une des plus anciennes technologies de fabrication où la quantité de temps pris avait un lien direct évident avec la quantité de fil produite. La longueur de fil filé était une mesure directe de la quantité de temps utilisé pour le faire. Le filage fut peut-être le premier travail directement quantifiable jamais utilisé par l'homme. Mais que cela soit ou non le cas, le  symbolisme du fil du temps présent dans de nombreuses  cultures provient bien du filage.


Dans la Tradition nordique, le Wyrd, le travail de l'Orlög, est activé par la médiation des nornes. Ces trois nornes, les déesses du Destin, ne sont pas sous le contrôle des dieux, mais sous celui de l'Orlög, auquel toute chose, y compris les dieux, est soumise. Elles sont les trois Soeurs de la Destinée, nommées Urd, Verdandi et Skuld, dont les noms signifient respectivement Ce qui fut, Ce qui devient et Ce qui devrait devenir. Urd est dépeinte comme une vieille femme, regardant en arrière vers le passé, Verdandi est une jeune femme, vigoureuse et active, regardant sans peur devant elle. Skuld, le futur incertain, porte un lourd voile, avec sa tête regardant à l'opposé d'Urd. Elle tient le livre dont les pages restent vierges, le rouleau de parchemin non utilisé ou le ruban blanc. Le travail des nornes est exprimé dans un vieux poème, où chacune parle à son tour :

Tôt commençai
Ensuite filai,
Un jour fis.
Early begun
Further spun
One day done.

Les deux premières nornes, Urd et Verdandi, sont considérées comme bénéfiques et créatrices, mais la troisième, Skuld, défait continuellement leur travail, le déchirant et le dispersant aux huit vents. A un niveau fonctionnel, les trois nornes nous enseignent à apprendre les leçons du passé, à faire bon usage du présent, et à être conscients des problèmes et menaces futures. Symboliquement, leur fonction principale est de tisser la trame du Wyrd — Fortune ou Destinée — qui est sous le contrôle de l'Orlög, la loi éternelle de l'univers, le pouvoir suprême, sans commencement ni fin, auquel tous, matériels et immatériels, terrestres et divins, sont sujets. Le fil qu'elles tissent est celui qui a été filé par la déesse Frigg, Reine des Cieux et Maîtresse du Temps. D'après la Tradition, la trame du Wyrd est si grande et complexe qu'elle s'étire d'un tisseur installé au sommet d'une montagne à l'est à un autre qui se tient loin dans l'océan occidental. C'est la fabrique du temps, créé et mesuré par la passage du Soleil au-dessus de la terre. Les fils de la trame des nornes varient de couleur selon la nature de l'événement tissé. Un fil noir, s'étendant du nord au sud, annonce la mort. Ce fil noir est la coupure d'une vie humaine entre le fil du jour allant d'est en ouest. Cosmologiquement, ce "métier à tisser de Création" est directement relié au mouvement apparent du Soleil chaque jour et aussi pendant l'année. C'est une des nombreuses significations symboliques du labyrinthe, ou plus spécifiquement de la pelote de fil, du fil directeur ou de la clé menant à la solution du puzzle. Dans de nombreuses cultures, c'est ce fil que le héros utilise pour retrouver le chemin menant hors des méandres du dédale. Dans le symbolisme du filage, le Soleil file la fabrique du temps sur le métier à tisser de la terre. La chaîne du métier, courant nord-sud, est établie par la Terre-Mère, et la déesse-Soleil complète la création en tissant les fils est-ouest. L'intervention d'autres êtres conscients, humains et surnaturels, crée les motifs connus formant "la riche tapisserie de la vie".



Le modèle fuseau-quenouille des cieux — et l'origine du Wyrd — est largement orienté dans une optique féminine. De certaines manières, il fait pendant au moulin, qui lui est largement orienté dans un sens masculin. Le moulin est le modèle traditionnel nordique du cosmos. Il est vital pour l'éternel approvisionnement en nourriture de la race humaine, car le moulin transforme le grain en farine, la nourriture de base des humains ruraux. Symboliquement, c'est un reflet microcosmique du cosmos tel qu'il était traditionnellement conçu. Bien que le moulin à vent ait été inventé en Europe du Nord, le moulin à eau vertical est beaucoup plus ancien. Les parties laborieuses consistaient en un canal sous le sol du moulin, par lequel l'eau circulait. Cette eau courante animait des pales directement reliées à un arbre-axe, qui transmettait la puissance vers le haut par le centre de la meule immobile inférieure vers la meule supérieure, qui lui était directement reliée. Ainsi, la meule supérieure tournait au-dessus de l'inférieure fixe. Le moulin était donc un modèle du cosmos. La terre était la meule inférieure — immobile. A travers son centre, l'ombilic, passait l'axe cosmique, reliant le monde souterrain inférieur chthonien et aquatique au monde supérieur étoilé et céleste. Dans le monde souterrain, le pouvoir semblable au dragon de l'eau courante, le serpent Nidhöggr, animait d'abord le moulin, mais le menaçait d'un lent déclin, puisque le bois pourrissait dans l'eau. Dans la Tradition nordique, le maître divin du moulin est appelé Amledi ou Amluth, l'inspirateur mythique du Hamlet de Shakespeare. Amluth est invoqué sur un talisman frison survivant, une baguette en if recouverte de runes de Westeremden, datant de 800 environ. D'après d'autres sources, neuf géantes faisaient fonctionner le moulin. Elles étaient les neuf mères mythiques de Heimdal, dieu de l'Ordre.

Quand il est correctement utilisé, en harmonie avec la loi naturelle, le moulin produit la paix et l'abondance. Son interruption signifie l'effondrement de la société, engendrant le mythe du moulin sous l'eau moulant le sel qui rend l'océan salé. Les os des êtres sont moulus dans le moulin démonique des géants. C'est le Moulin qui ne Cesse de Moudre, amenant la souffrance et la mort, autrement dit le grain pour le moulin. Le conte Jack et le Haricot possède cet élément où le géant proclame :
   




     Fee, Fie, Fo, Fum !
     Je sens le sang d'un Anglais
     Qu'il soit vivant ou mort,
     Je moudrai ses os pour faire mon pain.




Jack et le Haricot est une histoire d'"ascension de l'axe   cosmique", où le héros visite Iötunheim, le monde des   géants. La première ligne du poème est la dernière   réminiscence d'un galdr ou d'une invocation runique en   anglais non-mystique, invoquant le pouvoir de la première   rune, Feoh, pour la richesse.












Note¹ : L'un des sept royaumes de l'heptarchie anglo-saxonne, fondée aux Vème-VIème siècles par les Saxons et les Angles. Ils furent fondus en un seul, l'Angleterre, en 827 sous le règne d'Egbert.»


Nigel Pennick, Astrologie Runique (Titre original : Runic Astrology / Starcraft and Timekeeping in the Northern Tradition, 1989)





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Olipien 08/07/2009 18:22

"D'où les choses ont leur naissance, vers là aussi elles doivent sombrer en perdition, selon la nécessité; car elles doivent expier et être jugées pour leur injustice, selon l'ordre du temps."

Traduction d' Anaximandre par Martin Heidegger.
Nb: La parole d'Anaximandre passe pour la plus ancienne parole de la pensée occidentale.

olipien 08/07/2009 17:49

L'auteur de ce texte a oublié la perte du destin. Ce qui est notre cas.

Juliette 07/07/2009 19:44

Merci Mathieu pour ton commentaire.

Nous sommes effectivement les acteurs de notre propre vie dans le sens où chacune de nos actions a une conséquence particulière. C'est peut-être en ayant pleine conscience de nos actes que nous comprenons la direction que prend notre vie. Nous pouvons alors agir sur cette direction. Mais sans cette conscience nous subissons les événements. Et c'est tellement facile de rejeter "la faute" sur un dieu, sur "la vie" ou la fatalité! Alors que comprendre les événements sert à les accepter pour combattre tels nos vaillants ancêtres européens et non se lamenter comme la masse aujourd'hui!

Mathieu 07/07/2009 19:19

Il semble qu'en France la notion de Destin soit très réductrice. Effectivement la notion de Destin ne peut avoir pour moi d'authenticité que prise dans l'acceptation de ses trois modes, Urd, Verdandi, Skuld, qui sont liées et ne peuvent être prises autrement qu'en rapport des unes aux autres. Ainsi, Destin prend souvent une connotation péjorative presque, en ce sens qu'il y a trop de fois identification entre Destin et Skuld simplement, et que ce pays s'est depuis trop longtemps abandonné à l'idéalisme humaniste. Le Destin pris dans une seule Norne devient ce qui est ou était écrit. Le centre immuable du Destin ne peut être que Verdandi. Et je resterai fâché avec Skuld et Urd tant qu'elles chercheront chacune de leur côté, et à leur manière tout différente à arraisonner Verdandi. Urd et Skuld voulant s'éloigner de Verdandi ne poussent-elles pas à l'idéalisme au sens philosophique du terme ?

Skuld ne peut se séparer de Verdandi, car qu'elle le veuille ou non, elle lui est liée de la manière la plus intrinsèque qui soit : Skuld ne peut être autre chose que Verdandi à chaque instant. Verdandi ne peut être autre chose que Skuld à chaque instant.

Urd ne peut se séparer de Verdandi, car qu'elle le veuille ou non c'est elle qui engendre Verdandi à chaque instant. Et Verdandi devient sans cesse Urd.

Il ne peut donc exister de "fatalisme" dans le Destin que s'il y a déjà dérèglement, déviation du centre Verdandi. Verdandi est ce qui est ; cela est comme ça ; c'est comme ça ; c'est. Cela n'est "fatal" qu'à partir du moment où il y a ressentiment face à Verdandi, à ce qui est. Il ne s'agit pas là d'immobilisme car ce ressentiment peut-être porteur pour celui qui, souverain dans Verdandi est capable de se déplacer entre les trois nornes avec la juste mesure afin de créer, être libre, et non subir comme l'animal l'éternel écoulement du fleuve de la vie.

Ce qui fut n'est pas ce qui a été écrit, mais ce qui a été. Ce qui sera n'est pas ce qui est écrit, mais ce qui pourra être. Il ne peut y avoir de fatalisme que pour celui pour qui l'abstraction du "quelque chose qui dirige" le tiens, que pour celui qui ne va pas en direction de son être. Il s'agit donc d'arrêter d'être spectateur de sa propre existence, et même d'en être l'acteur, mais simplement d'être son existence, d'être ?

Quelques réflexions spontanées...